Portrait d’activiste : Josey

Par Claude Samson

Présentation de la rubrique :

Je me propose de faire connaitre dans cette rubrique « Portraits d’activistes » des personnes engagées sur le terrain, connues ou non, en faisant apparaitre leur parcours, les étapes de ce parcours, les influences qu’ils ou elles ont reçues, leur rapport à l’alimentation, aux animaux, les changements dans leurs relations sociales qu’a apporté leur conversion au véganisme. Je vous présente aujourd’hui le portrait de Josey.

 

  • Souhaites-tu te présenter sous ton vrai nom ou prendre un pseudonyme ?
    La question est plutôt : est-ce que je veux montrer l’image d’une femme végane équilibrée ? J’irais alors sous mon propre nom. Ou bien : est-ce que je vais être directe et dire ce que je pense vraiment et montrer à quel point je trouve difficile de faire face à chaque jour à l’indifférence du monde envers la souffrance animale ? Alors il serait préférable d’utiliser un pseudonyme.
  • Que veux-tu dire ? Qu’il y a un écart entre ce qu’on voudrait bien montrer et ce qu’on vit réellement ?
    Bien sûr ! J’aimerais que les gens aspirent à devenir véganes afin de pouvoir ressentir le soulagement d’aligner leurs actions avec leurs valeurs. Ce que je réalise par contre c’est que l’ignorance est douce et qu’il y a une douleur qui se rattache à être conscient et à être témoin de l’indifférence de la population.
  • Donc, ce sera « Josey », si j’ai bien compris... Pour commencer, est-ce que tu pourrais me parler de ton enfance et de ta relation aux animaux ?
    Il y avait des chiens à la maison ainsi que tous les animaux qu’on pouvait garder dans une maison, mais un jour ils partaient « vivre à la ferme ». On allait à la campagne chaque fin de semaine. Je me souviens des vaches qui venaient en bordure de terrain et que je trouvais bien sympathiques. Elles passaient beaucoup de temps à l’extérieur à cette époque-là. Mon grand-père engraissait les veaux qui venaient de la ferme laitière de mon oncle. Je les trouvais bien mignons, mais je ne faisais pas le lien à l’époque.
  • À partir de quand y a-t-il eu un déclic vers le véganisme ?
    D’abord en 2011. J’exerce une profession dans le domaine de la santé et je me suis interrogée à cette époque sur la nécessité de consommer de la viande et sur les bénéfices côté santé à être végétarien. Je suis alors tombée sur le site web du Dr Greger. J’ai lu « The China Study » et j’ai vu « Forks and knives » et « Earthlings ». J’ai finalement tout remis en question. J’ai fait beaucoup de recherches sur internet et ai fini par faire les liens. Je ne faisais pas partie de groupes véganes sur Facebook à l’époque et ne connaissais personne qui était végane. J’ai toujours le regret de ne pas avoir allumé avant, mais mieux vaut tard que jamais… Heureusement, mon mari a été facile à convaincre après avoir vu « Earthlings ». J’ai découvert des gens sur le web comme Colleen Patrick-Goudreau qui a une approche très féminine et dont les podcasts m’ont beaucoup aidée à survivre aux réactions de mon entourage face à mon coming-out végane. Il y en a eu aussi d’autres qui m’ont inspirée comme Will Tuttle, Gary Francione, Emily Moran-Barwick et Gary Yourovsky. En général, son discours me parle même si ses paroles ont parfois sûrement dépassé sa pensée.
  • Et ensuite ?
    Depuis notre retour au Québec l’été dernier, j’anime des ateliers de cuisine par petits groupes sur huit semaines où j’enseigne la cuisine végétalienne ainsi que ses bienfaits pour la santé. Ce n’est pas la façon « puriste » de faire, mais derrière la démarche, l’intention est de dire aux gens qu’on n’a pas besoin de produits animaux pour vivre heureux et en santé, bien au contraire. Les gens qui viennent à mes ateliers sont là pour des alternatives à la viande : pour leur santé ou pour les aider à cuisiner pour un membre de la famille qui est végane. Mais ce qui est bien, c’est qu’en cours de discussion, la cause animale est toujours soulevée par les participants, ce qui permet de semer des graines et, je le souhaite, d’amorcer une réflexion plus profonde. J’ai remarqué que la plupart sentent que quelque chose ne va pas avec la viande, surtout les femmes. Il y a un malaise autour de cette question et beaucoup de femmes qui me disent : « Si ce n’était pas de mon mari, je serais au moins végétarienne. »
  • Quelque chose se passe, donc ?
    J’ai semé des graines, je pense. À savoir si elles tombent dans un sol fertile ou non, c’est la question. Il s’agit souvent de personnes qui ont des problèmes de santé ou qui sont préoccupées par celle-ci. On en discute et je leur conseille des lectures.
  • Et ta santé, elle est comment ?
    J’étais déjà végétarienne lorsque j’ai coupé le reste des produits animaux en mai 2013. Ça fait donc presque quatre ans que je n’en consomme plus. J’avais des maux de dos et ils ont disparu en moins de quinze jours, suite à l’arrêt des produits laitiers.
  • J’aimerais revenir sur ce « purisme » auquel tu faisais allusion lorsque nous avons parlé de la façon dont tes cours de cuisine sont parfois perçus. De quoi s’agit-il ? Tu peux préciser ?
    J’entends des véganes dire que les arguments de la santé ou de l’environnement ne devraient pas être les motivations du véganisme. J’en conviens. Cependant, je suis prête à utiliser toutes les cartes dans mon jeu afin de déclencher quelque chose dans la tête des gens pour les faire se questionner. Même si c’est par des moyens détournés. J’aimerais bien pouvoir dire aux gens : « Manger les animaux et les exploiter est mal » et que cela suffise à les faire arrêter. Malheureusement, d’après mon expérience, ça ne fonctionne pas.
  • Tu participes à des vigiles, je crois ?
    Oui, depuis 2014. Mon mari et moi étions à l’extérieur du Canada jusqu’en juillet 2016. On a rejoint des groupes d’activistes dans les pays où nous nous trouvions et on a marché avec eux. La cause est la même, peu importe où on se trouve sur la planète. Je suis bien contente d’être de retour au Québec et de pouvoir mettre mes efforts ici, chez nous.
  • Est-ce que les vigiles portent fruit, selon toi ?
    Les gens qui passent ont l’air indifférent pour la grande majorité… Ils sont encore pris dans leur petite coquille de consommateurs et de plaisir personnel. Mais pas tous, quand même : j’aime quand certains s’approchent et nous posent des questions. En général, les gens sont de bonne foi et posent les vraies questions…<
  • Donc au final, ce style d’activisme est utile ?
    Oui, même si des questions de caractères m’enlèvent parfois le goût des vigiles… Les animaux devraient être au centre de ces vigiles et non les organisateurs de l’évènement.
  • Il y a peu de gens aux vigiles ; est-ce que c’est un obstacle ?
    Si les médias ne sont pas là, on ne rejoint pas beaucoup de monde. Malgré ça, il y a toujours des photos qu’on peut faire circuler sur les médias sociaux. Il faudrait peut-être en faire moins, mais avec plus de monde.
     
  • Mais comment peut-on faire ça ? Comment mobiliser les gens ?
    On a la chance à Montréal d’avoir un groupe d’intellectuels investis dans la cause animale. Ils se déplacent vers les manifestations de masse, mais on ne les voit pas beaucoup épauler les petits groupes. Ils écrivent certes de bons livres et ils pourraient venir appuyer les activistes sur le terrain. Je pense aux calèches. Ils auraient pu attirer beaucoup plus de participants. En attendant, on continue de passer pour une minorité. On pourrait utiliser la capacité de rassemblement de ces personnes : certains passent particulièrement bien devant la caméra, ils sont articulés et déjà connus par la population… J’imagine qu’on fait tous notre possible et que sortir de notre zone de confort n’est pas toujours facile. Je peux en témoigner, car je suis plutôt réservée et m’exposer de la sorte, ce n’est pas naturel pour moi non plus. Mais à mes yeux, il n’y a aucune cause plus importante.
  • Peux-tu me raconter comment s’est déroulée cette manifestation contre les calèches.
    Ç’avait été bien organisé. Le blocage prévu avait été mentionné aux médias, d’où la présence de la police, mais cela a assuré une bonne visibilité. Avant qu’on s’installe, une calèche est sortie. On s’est mis en place. On était une petite quarantaine de personnes. Une seconde calèche est arrivée. L’un d’entre nous s’est mis devant le cheval, bloquant l’avancée de la calèche. Le cocher et un responsable de l’écurie ont alors fait avancer le cheval. Heureusement, tous les médias étaient là : CTV, TVA, Radio Canada, Global… Il y avait dix voitures de police.
     
  • Tu as d’autres idées d’actions en tête ?
    Oui, on a contacté Animal Equality qui est un organisme qui dénonce l’exploitation animale : ils ont un film en réalité virtuelle tourné dans un abattoir. On voudrait s’en servir lors de vigiles et offrir aux passants de visionner la vidéo à l’aide des lunettes RV (réalité virtuelle) et d’un casque d’écoute pour faire entendre la narration et la bande audio. Question de faire voir comment nous traitons les animaux pour la consommation en utilisant l’engouement pour la réalité virtuelle.
     
  • Quelles sont les valeurs qui animent le véganisme, selon toi ?
    Les valeurs fondamentales du mouvement sont à mon avis la justice et la compassion. En fait, ce sont des valeurs que tous en général disent avoir. Pourtant, trois fois par jour, ils expriment exactement le contraire. Le pire c’est qu’il n’y a pas de position neutre face à l’exploitation animale en ce monde. Soit on est végane, soit on participe activement à la souffrance des animaux. Par exemple, on peut ne pas être activiste contre l’homophobie, le sexisme, le racisme et en même temps ne faire de tort à personne. Ce n’est pas la même chose avec l’exploitation animale. Si on n’est pas végane, on cause nécessairement de la souffrance aux animaux. Et ne pas y penser n’est pas une position.
     
  • Est-ce que tu penses que l’empathie est à la base de ces valeurs ?
    Je ne sais pas s’il faut avoir de l’empathie pour avoir de la considération morale. Même les gens qui n’aiment pas spécialement les animaux peuvent réaliser que leur sort est injuste. Mon expérience m’incite à penser que l’empathie varie en fonction de la plus ou moins grande proximité de l’autre.
     
  • La considération morale et la justice se recoupent, si je comprends bien. C’est au-delà de la question de l’empathie, selon toi…
    Si on se demande s’il est nécessaire de consommer des produits animaux pour vivre, et qu’on réalise que cela ne l’est pas, la question se pose de savoir pourquoi on fait subir aux animaux toute cette cruauté. La réponse qui s’impose est qu’on devrait arrêter. Ça devrait être une question logique et rationnelle.
     
  • Un mot sur le traitement qu’on leur fait subir ?
    Les animaux sont objectivés à outrance. Ils ne comptent pas du tout. Ils sont traités comme des choses, comme de simples produits, de la matière première, des ingrédients. C’est le système qui fait ça. Ce ne sont pas les gens qui choisissent d’être déconnectés. C’est caché afin de protéger les profits des corporations. On leur présente la ferme bucolique idéale où les animaux s’en vont gaiement à l’abattoir. C’est ça qui est propagé par les médias et les gens ne font pas le lien. En fait, on abat 60 milliards d’animaux terrestres mondialement et peu de gens savent où se trouvent les abattoirs.
     
  • Est-ce que le véganisme a changé ta vision des humains ?
    Oui. Du côté familial, je ne vois plus mes proches de la même façon. Je suis la « fanatique religieuse ». C’est comme si je faisais partie d’une secte, pour eux. On se contente maintenant de parler de la pluie et du beau temps. On n’est plus invités à Noël ou aux rassemblements familiaux… J’ai bien essayé de leur en parler au début. Ma mère souffre de plusieurs maladies qui ont comme origine son alimentation carnée, mais j’ai renoncé à argumenter. Du côté de mes beaux-parents qui sont encore plus affectés par ces maladies causées par la consommation de viande, de produits laitiers et d’œufs, aller leur chercher une pinte de lait (ils ont une mobilité réduite) est devenu… difficile.
     
  • Et tes amis ?
    J’ai gardé des amis non véganes, mais on ne se voit pas très souvent. Je trouve tellement décevant de voir du bon monde ne pas se rendre compte ni vouloir voir l’impact de leurs gestes que c’est devenu insupportable. Je me suis récemment retrouvée dans une situation où une amie a commandé un repas avec du fromage alors que c’est moi qui l’avais invitée à diner à l’extérieur ! Ça ne risque plus de se reproduire !
     
  • Quelles sont les forces du mouvement végane aujourd’hui ?
    Les médias sociaux sont un plus. Les journaux et la télévision n’ont plus le monopole. Les informations peuvent circuler sans autant de filtres et de restrictions. Les médias sociaux informent alors que l’information ne serait pas venue des médias traditionnels. Je pense que le mouvement se développe. Je pense à la campagne d’affichage au Royaume-Uni. On voit des affiches sur les métros, sur les bus, partout…
     
  • Crois-tu que cela va amener un changement dans la condition animale ?
    Le nombre de véganes a augmenté. Le mot « végane » est recherché de plus en plus fréquemment sur Google, et cela vient des médias sociaux. Pour aller plus loin, il faudrait une pression de la population pour que le gouvernement arrête de subventionner (et les taxe plutôt) les industries cruelles et destructrices comme l’industrie de la viande et des autres produits animaux, au profit d’alternatives végétales, renouvelables et durables.
     
  • Et les faiblesses ?
    On est fractionnés. Par exemple, je ne suis pas complètement favorable aux campagnes ciblées. Est-ce que les gens qui font des vigiles contre Canada Goose sont tous véganes ? Je me pose la question… Si on travaillait tous sous la même bannière, ça serait à notre avantage. Un logo reconnaissable. Une même bannière, y compris dans d’autres villes du Québec.
     
  • En attendant, qu’est-ce qu’on fait ?
    On fait tout ce qu’on peut. Demander une option végane dans un supermarché ou un restaurant est une forme d’activisme. Pour ma part, je vais à autant de vigiles que je le peux et j’essaie de changer les choses à mon niveau dans ma communauté.
     
  • Je te remercie de ton temps.
    Merci.

 

 

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